Pendant des siècles, les méthodologies et les matériaux utilisés pour la production artistique étaient codifiés et sont restés inchangés. En revanche, à partir du XXème siècle, les artistes ont commencé à utiliser une variété infinie de matériaux non traditionnels. Ils se sont mis parfois à les assembler avec audace, au moyen d’un vaste choix de langages d’expression et avec une intention souvent provocatrice et volontiers critique à l’égard de la tradition.  Cette évolution représente également un défi important pour ceux qui s’occupent aujourd’hui de restaurer ces œuvres, mais aussi pour ceux qui les conservent et les exposent chez eux. Pour plus de détails, notre invité le commissaire-priseur parisien Marc-Arthur Kohn va nous parler de cette évolution.

Pierre Granier : Quel défi l’art contemporain représente-t-il pour le monde de la restauration ?

Marc-Arthur Kohn : L’art contemporain représente un défi intéressant et stimulant pour le monde de l’art et le monde de la restauration des œuvres d’art. Ce champ professionnel, des études et des mises à jour continues. Chaque intervention constitue une expérience unique pour une œuvre irremplaçable. Les matériaux utilisés par les artistes contemporains sont très nombreux : produits en série, pain, haricots, laitue, sang, excréments, ordures, graines, feuilles, engrenages mobiles, lumières, parfums, pour n’en nommer que quelques-uns. Ceux-ci s’usent, rouillent, moisissent, fermentent, deviennent infestés. En somme, ils se dégradent très rapidement et il est difficile d’enrayer ce processus. Le plastique, par exemple, est considéré comme le matériau de la modernité par excellence et a été pensé pour durer éternellement. Or, on a découvert qu’il était sujet à la dégradation physique et chimique et pouvait être attaqué par des bactéries et des moisissures. La périssabilité des matériaux utilisés est souvent sous-estimée, voire recherchée par les artistes parfois. L’intervention du restaurateur est particulièrement délicate, problématique et souvent expérimentale.

Pierre Granier : Pour les œuvres contemporaines, vaut-il mieux parler de conservateur ou de restaurateur ? Qu’est-ce qui différencient ces deux personnages ?

Marc-Arthur Kohn : Etant donné la pluralité des champs d’action et les innombrables variables impliquées, j’estime qu’il est plus complet d’utiliser le terme conservateur, au sens anglo-saxon du terme. Il est souvent question de ne pas restaurer complètement une œuvre, mais de planifier et de procéder exclusivement à des opérations de conservation ordinaires ou, parfois, extraordinaires. L’apothéose est atteinte lorsqu’il est nécessaire d’intervenir sur un travail ayant introduit le concept d’implosion, ou lorsque les connaissances scientifiques actuelles ne permettent pas d’obtenir des résultats. Dans ce cas, le restaurateur, ou le conservateur, doit s’abstenir d’intervenir.

Pierre Granier : Si l’artiste n’est plus en vie, comment les héritiers, ou les fondations qui protègent l’œuvre, peuvent-ils interagir dans ces opérations?

Marc-Arthur Kohn : Lorsque l’artiste a confié la protection de son image à un tiers ou qu’il n’est plus en vie, le conservateur a le devoir de se confronter aux fondations, aux archives, aux héritiers ou à d’autres sources pour protéger la mémoire de l’artiste et celle de son œuvre. L’ensemble de ces acteurs à même le droit de refuser une œuvre qu’ils jugent mal restaurée ou au contraire pas assez bien restaurée.